« Pense bête | Page d'accueil | Rien que pour vos cheveux de Dennis Dugan »

18.09.2008

Mother of Tears de Dario Argento

mother_of_tears.jpgAlors ca, pour nous infliger des films avec Vin Diesel ou des animaux en images de synthèses écolo, il n'y a pas de problème. Quand un réalisateur avec du talent essaye de sortir de l'ordinaire et propose autre chose, hop on le sort discretos en DVD, pour faire payer 20€ les braves gens. J'ai payé.

 

Suite et fin de la trilogie commencée avec le génial Suspiria et le grandiose Inferno, Mother Of Tears s'intéresse à la dernière Mère des sorcières, cette fois ci installée à Rome. Asia Argento (amour) est une étudiante en archéologie qui réceptionne un étrange colis : il s'agit d'une urne mystérieuse retrouvée dans un cimetière. Avec une de ses collègues, elle décide d'ouvrir l'urne : elle va alors réveiller le chaos et la destruction, et n'en réchappera qu'avec l'aide d'une mystérieuse force…

 

Inutile de vous cacher que je l'attendais ce film, avec une impatience folle depuis que j'ai vu les réactions que le film a suscité : navet, étron, ridicule, honteux… les éloges ne tarissaient pas, et toute la presse unanime poussait Argento au pilori. Forcément, ca donne envie. Par ou commencer ? Tellement de choses à dire tant le film est riche et ambitieux, c'est peut être le film le plus ambitieux d'Argento a ce jour.

 

En effet, pour Mother Of Tears, le maestro convoque l'enfer dans la ville aux 7 collines, ni plus, ni moins. De la photo (on y reviendra) à la musique, jusqu'à la mise en scène des rites cabalistiques, Argento fait tomber petit à petit Rome, pour en faire un tableau vivant à la Bosch, tout en entremêlant une atmosphère à la New York 97 (tags, violence urbaine, anarchie…). Le tout est ultra baroque, mélange d'érotisme et de violence, de feu et de sang ou d'or et de velours. Aux manettes, on retrouve avec plaisir les mouvements de caméras et les cadrages sublimes que l'on connaissait dans ses œuvres précédentes. Les personnages sont constamment cadrés sur le décor (et surtout les peintures murales !), car plus que jamais l'important c'est le détail (en bon héritier d'Antonioni) à portée de main, la peinture inquiétante ou les signes d'une activité sous jacente. Filmé avec beaucoup d'audace, le métrage oscille entre d'amples mouvements de caméras et des cadres fixes inquiétants (la scène de spiritisme avec le médium). Il y a comme souvent chez Argento des scènes de climax impressionnante, à la différence qu'ici, elles n'aboutissent jamais ! Par exemple le long plan séquence sublime ou l'on découvre en même temps qu'Asia la maison des sorcières n'abouti sur rien ! En effet elle fait le tour de la maison, mais sans rien découvrir : elle monte les escaliers, la tension monte aussi (nous sommes dans le noir, éclairés par des vitraux lugubres), puis elle… redescend ! Contre emploi délicieux qui baigne le film dans un faux rythme, tout en loucedé. Et il joue constamment sur ce sentiment le bougre ! Asia à le pouvoir de se rendre invisible, et toute les scènes de suspense se terminent comme cela, elle disparait, pouf. La fin du film, complètement ridicule, rite érotique incroyable est à cette image : il suffira à Asia de bruler un vêtement pour mettre fin à tout cela (!). En gros tout le climax accumulé depuis le début du film, retombe à la fin comme un soufflet. C'est particulièrement osé et un peu en forme de doigt levé bien haut. On comprend alors mieux la réaction de la presse. Bon jusqu'à présent on est dans une forme complètement libérée de baroque : le splendide côtoie le grotesque, le ridicule. Une sorte de mélange du Fantôme de l'Opéra et d'Inferno. Le plus beau est encore à venir.

 

Les points les plus beaux du film sont sans nuls doutes la photo, et la lumière. Niveau éclairage, le film est sublime. Les traditionnels éclairages bleus d'Inferno sont présents, mais par petites touches, et a certains moments bien précis. Le rouge de Suspiria est bien loin. Non la dominante est un mélange de lumières naturelles et artificielles, sans doute retouchées en post prod (les reflets notamment) le tout dans une photo superbe mêlant à l'obscurité et à l'ombre des couleurs chaudes chatoyantes qui vont bientôt disparaitre de plus en plus, laissant les ténèbres gagner (on revient au fameux plan séquence dans la maison). La direction artistique rend à merveille l'ambiance chaotique que les sorcières font planer sur Rome.

 

Ces fameuses sorcières sont des genres de tops-model que l'on dirait habillée comme pour un défilé, maquillées comme des voitures volées qui traversent la ville en insultant les gens. C'est là encore ridicule et grotesque, mais en habile contraste avec la sobriété d'Asia Argento qui parait très sage (pour une fois) et vertueuse. Tout est balisé par la direction artistique, qui cherche dans un premier temps la sobriété (on ne voit pas les monstres au début) et qui petit à petit peuple la ville de créatures étranges et monstrueuses aux ordres de la Mère des Larmes. Argento, depuis son aventure américaine, se lâche manifestement plus qu'avant, et n'a plus peur d'user du gore ou de l'érotisme outrancier : la fin du film ressemble véritablement a une descente dans l'œuvre de Bosch. Le film est très premier degré, comme de coutume chez Argento.

 

Si j'ai longuement parlé des cotés positifs du film, il n'en est pas pour autant exempt de défaut à mes yeux. En effet l'utilisation (nouvelle chez Argento) d'effets spéciaux numériques est assez mal foutue : tous les plans utilisant des images de synthèses sont plutôt moches (les incrustations de la mère d'Asia, les incendies, certains reflets) et mal utilisées. Le film aurait gagné en utilisant des effets plus artisanaux. De même que la partition de Simonetti est quand même un peu too much, on est loi des gobelins de Suspiria. Reste un magnifique mélange de grotesque et de sublime, transcendé par la mise en scène et la direction artistique. Plus que jamais Argento innove encore et boucle sa période fantastique en apothéose (il va retourner vers le giallo apparemment), dans le luxe de l'Italie mystique moyenâgeuse.

Commentaires

Je le revois très bientôt et je suis bien content que tu l'aies apprécié!

En ce qui concerne les effet numériques,c'est surtout la dernière scène avec Daria Nicolodi et l'écroulement du palace qui m'ont paru limite,le reste des effets numériques un peu voyants j'avoue que je leur ai trouvé un charme un peu désuet...un ami qui a signé un très joli article sur le film sur cinetudes.com pense lui même que ces CGI un peu voyants c'est une façon pour Argento de rendre hommage à tout un cinéma populaire des 60's,les péplums,Freda,etc!
Ce n'est pas une lecture qui me parait tirée par les cheveux tant le film rend hommage à tout un pan du cinoche populaire italien disparu,comme le souligne d'ailleurs Vivien Villani dans son intéressant entretien présent sur le dvd.

En ce qui concerne la presse française qui a laminé le film (enfin,Mad Movies et autres sites spécialisés),il faut quand même noter que PHENOMENA,OPERA et TRAUMA (entre autres) se sont également bien faits "cartonner" à leur sortie...avant d'être quelque peu "réhabilités",bien des années après!
On notera quand même deux exceptions françaises,Positif et Olivier Père des Inrockuptibles/La quinzaine des réalisateurs qui ont défendu le film lors de sa présentation à Toronto l'an dernier...

Ecrit par : Guillaume | 18.09.2008

J'ai bien aimé la musique de Simonetti,pompière certes mais j'aime son côté "old school" avec des échos d'Herrmann et Goldsmith (ahh ces violons lyriques quand Sarah s'échappe de la librairie!)


En ce qui concerne la fin en forme d'anticlimax,ne trouves-tu pas que c'est très logique avec les conclusions de SUSPIRIA et INFERNO??
Le Mal dans les 3 films est vaincu aisément,ce qui importe en fait c'est la découverte de son repaire...MOTHER OF TEARS comme SUSPIRIA se termine par un ricanement,la boucle est bouclée (il y aussi je pense des choses à dire sur le comportement hystérique des personnages lors de cette fin,j'y reviendrais)

Je me permets de te copier/coller les réflextons d'un cinéphile américain qui compare MOTHER OF TEARS au...MAGICIEN D'OZ!:



"Tonight I watched that Thanksgiving staple, THE WIZARD OF OZ, on DVD, and damn if it didn't make me rethink my opinion of MOTHER OF TEARS...

************SPOILERS FOLLOW******************

As we all know, Dario patterned SUSPIRIA after Disney's SNOW WHITE AND THE SEVEN DWARFS, and he patterned INFERNO after HANSEL AND GRETEL. Until now, I haven't been able to find a similar 'classic children's story' that paralleled MOTHER OF TEARS, but tonight I think I have.

Like Dorothy being guided by the white witch in WIZARD OF OZ, Sarah Mandy in MOT is guided by the spirit of her mother, who we are told was a great "white witch". The Mother of Tears herself finds her powers entwined with a scarlet tunic, much like the wicked witch of the west (Rome?) in WIZARD OF OZ is obsessed with Dorothy's ruby red shoes which belonged to her sister, the wicked witch of the east (New York?). The wicked witch of the west also has flying monkeys as her henchmen- the Mother of Tears has a monkey as her sidekick, as well... Sarah is led on a journey through a world she doesn't understand in MOT until she reaches the conclusion and her salvation, much like Dorothy must navigate her way through the land of Oz in order to find her way home...

For a more graphic visual reference, look at the image of Philippe Leroy's head as seen through the giant green magnifying glass, which looks almost exactly like the image of the Wizard of Oz himself's floating giant green head...

These are quick observations that came to mind on the spot while watching THE WIZARD OF OZ tonight, but given Dario's admitted indebtedness to SNOW WHITE and HANSEL AND GRETEL for the earlier films, I don't think it's at all out of line to make these connections. Do any of the other folks here who've seen MOTHER OF TEARS have anything to add? I imagine if I watch both films a few more times in close proximity I'll find more connections, but I'd love to see if any of you other MOT viewers can make some connections that I haven't yet yourselves."

Vincent

Ecrit par : Guillaume | 18.09.2008

Merci beaucoup, ce texte est très interessant, c'est vrai que je n'y avait pas pensé.

Ecrit par : Norman Bates | 19.09.2008

A propos des effets numériques,que penses-tu du plan final?
quel est pour toi le(s) sens de cette dernière image?

Le ricanement hystérique qui se prolonge sur ce début de générique fin m'intrigue beaucoup...on a l'impression d'une farce...ou d'une folie généralisée qui a fini par contaminer tout le monde...même les deux survivants.
A moins qu'il ne s'agisse tout simplement d'un happy end?
Une fin très ouverte à toutes sortes d'interprétations,quoi qu'il en soit!

Ecrit par : Guillaume | 19.09.2008

J'aime beaucoup le plan final, ca m'a rappellé les "deus ex machina" de la tragédie, ici c'est completement cheap et tout a fait dans l'optique grotesque de la scène dans les catacombes. La punition divine en quelque sorte, mais très caricaturée.

Ecrit par : Norman Bates | 19.09.2008

Bon, j'ai déjà discuté avec Guillaume (le fan ultime d'Argento en France !) sur un autre forum (enfin, je crois que c'est lui, mais j'en suis pas sûr), c'est à toi que je vais maintenant faire part de ma "théorie" ...

En sortant de la salle à Gerardmer j'avais l'impression d'avoir vu un nanar assumé. Avec quelques grands moments, assez beaux il faut bien le reconnaître mais surtout une plongée dans le grotesque, dans le vulgaire, avec ces décors carton-pâte, ce jeu d'acteurs complètement faux, ces maquillages et costumes Z (les sorcières !), ce gore outrancier. J'avais trouvé le film assez bâtard, comme un Suspiria revu par l'Argento des années 2000, un Suspiria vidé de sa classe naturelle, ou plutôt retourné : dans les faits on a les mêmes choses, à l'arrivée tout est tourné en ridicule.
Pour moi le film sonne vraiment comme un cri de colère d'Argento, façon "Laissez moi tranquille et faire ce que je veux". Comme si avec ce film il choisissait de se couper totalement de ses vieux fans extrémistes.
Je ne parle pas de nanar dans le sens où je trouve le film très travaillé, parfois très soigné, et parce que je n'imagine pas une seule seconde Argento prendre tout ça au sérieux. Je parle donc de nanar assumé ... J'avoue quand même que ce n'est pas ça qui a rendu la vision du film vraiment jouissive, j'aime pas tellement ce doigt levé bien haut comme tu dis, même si je comprend les motivations d'Argento. J'aurais préféré que ce film soit un vrai prolongement de ses derniers films, une réalisation façon "The card player".

Aujourd'hui je ne sais plus trop quoi en penser, j'attends de le revoir.

Et toi qu'est ce que tu pense de cette idée de nanar assumé ?

Ecrit par : Megalomanu | 20.09.2008

Hello Megalomanu,oui c'est bien moi...vivement que le débat reprenne sur classik,ha ha!

Sinon moi les sorcières excentriques et fêtardes,comme je l'ai déjà dit ça ne m'a pas dérangé...mais en effet c'est un peu le contrepied de l'image qu'on pouvait se faire de la sorcellerie entrevue dans "Suspiria" et "Inferno",ou les sorcières étaient soit viellissantes soit laissées dans l'ombre...j'imagine qu'il doit être très dur de faire un film sur la sorcellerie en 2008 et être pris au sérieux,je pense qu'Argento a choisi délibérément le côté grotesque de cette représentation,mais en même temps il semble très premier degré quand il décrit la relation entre Asia et sa mère fantôme (malgré la représentation naive de celle-ci) ou le personnage de la sorcière blanche qui initie Asia à ses pouvoirs.
Je trouve aussi l'aspect outrancier et décomplexé de la représentation de la violence et du sexe très proche des "masters of Horror" réalisés par Argento...Megalomanu,si tu as l'occasion,jette un oeil sur l'entretien avec Vivien Villani sur le dvd Seven 7,il y a des remarques assez intéressantes sur ce côté débribé du film (consécutif à l'expérience heureuse des "Masters") et Villani aussi y parle de l'opposition entre le grotesque et le sublime qu'Argento avait déjà tenté sur "le fantôme de l'opéra" (film que je trouve assez raté,mais c'est une autre histoire!)

Ecrit par : Guillaume | 21.09.2008

Salut Manu !

Ce que tu appelle nanar assumé, c'est ce que j'appelle coté grotesque et ridicule, et oui c'est tout a fait assumé a mon avis. On est quand même pas dans Le fantome de l'Opera, le film est beaucoup plus soigné, sauf a certains moments bien précis (la fin comme summum du mauvais gout).

Donc oui je suis bien d'accord avec toi.

Ecrit par : Norman Bates | 22.09.2008

Merci pour ce chouette article, il est plaisant de voir des avis plus nuancés sur la "Troisième Mère" apparaître après le lynchage de Gerardmer.

Personnellement, les CGI un peu nazes ne me dérangent pas trop... C'est le côté "art naïf" d'Argento, au même titre que certaines maladresses, comme les bus de touristes qui continuent à circuler pendant la chute de Rome...

Sinon, il y a un parallèlisme évident avec le cinéma de Miyazaki: par exemple, la dynamique de l'héroïne-découvrant-ses-pouvoirs-et-faisant-finalement-face, ainsi que plusieurs scènes de magie blanche (celle où une pincée de poudre fait apparaître les morts est à ce titre frappant). Cela dit, je n'ai jamais rien lu qui vienne corroborer cette remarque...

Ecrit par : Steerpike | 22.09.2008

"La fin de MOTHER OF TEARS comme le summum du mauvais goût" ?:

Pour ma part je trouve que le long plan séquence et la scène d'orgie "boschienne" fait partie des moments les plus réussis du film...la façon de vaincre la sorcière par contre,je ne sais toujours pas trop quoi en penser...c'est un peu grotesque (le ralenti est assez limite,quoique intervenant à un moment clé de l'action) mais assez logique avec les conclusions précipitées des deux premiers opus aussi.
Le plan final,je l'aime beaucoup...renvoi à SUSPIRIA,TENEBRES,Fulci (L'AU DELA,FRAYEURS),le cinéma en tant qu'artifice,illusion,peinture à la Fellini...

PS: ne trouvez-vous pas des allusions christiques déjantées à cette fin? le flic crucifié qui revit miraculeusement...la goutte de sang qui fait revivre la sorcière noire (l'urne au début...) et la sorcière blanche à la fin (Asia)

Ecrit par : Guillaume | 22.09.2008

Oui je me suis mal exprimé. Je veut dire mauvais gout assumé dans la mise en scène : d'un point de vue esthétique c'est très moche (je parle de la maison qui s'effondre). Par contre c'est une excellente idée, le fait que la colonne vienne ecraser la sorciere, c'est completement irréaliste et grostesque, c'est une fin en apothéose.

Quand aux allusions christiques ca me parait un peu tiré par les cheveux... mais si vous le dite.

Ecrit par : Norman Bates | 23.09.2008

Enfin vu la bête et j'en suis très satisfait.

J'avoue ne pas trop comprendre le lynchage autour du film, même toi Manu quand tu parles de nanar assumé. Le mot nanar me paraît déplacé.

Le rythme ? Tous les films d'Argento fonctionnent un peu de cet façon.
La fin expéditive ? Idem.
Les sorcières hystériques ? C'est un choix qui me paraît pas plus absurde que de faire courir des zombies.
Le scénario pourri ? Comme d'habitude chez Argento.

Bref...

J'ai beaucoup aimé pour ma part ce système où la pression retombe constamment. A l'époque des productions hystériques et épileptiques comme les sorcières, je trouve que la façon dont Argento construit son film est salutaire. D'ailleurs non seulement la pression retombe à chaque "fin de climax" mais qui plus est les scènes clef d'un point de vu scénaristique sont les plus courtes.
De même je ne comprend pas qu'on chie sur un film avec une telle qualité de mise en scène. Pas un cadrage à jetter, pas un éclairage manqué...

J'ai également beaucoup pensé à "New york 1997" durant la scène de la maison, comme un écho de Snake déambulant dans le vide. La plus belle, j'aime aussi beaucoup le contraste entre l'extérieur splendide de la maison, façon "Inferno", comme un souvenir du baroque passé (logique puisque la maison est le seul encrage matériel avec les autres films), ou peut-être comme si Argento voulait montrer qu'il pourrait toujours faire ça mais que ça ne l'intéresse pas, et une fois à l'intérieur de la maison il reprend son chemin.

Un excellent film donc même si ça reste en dessous des chefs d'oeuvre "Supiria " et "Inferno".

Ecrit par : Isaac Allendo | 04.10.2008

Écrire un commentaire